Article de Cécile Davy-RIGAUX (CNRS-IRPMF) et Jean-Christophe CANDAU
Si l’orgue souligne le caractère solennel et festif de la cérémonie, c’est toujours en alternance avec le plain-chant. Le choix des plains-chants proposés ici a été fait dans le respect de la destination de chacune des deux messes.
Pour la Messe à l’usage ordinaire des paroisses pour les festes solemnelles, nous avons retenu la messe de l’ordinaire des fêtes de premières classes éditée par l’organiste de Saint-Sulpice et de la Chapelle royale, Guillaume-Gabriel Nivers (vers 1632-1714), dans son édition du Graduale romanum (Paris, Ballard, 1697). Comme l’indique le privilège qui l’accompagne, celle-ci s’inscrit dans une démarche nouvelle de révision du chant grégorien visant à en dresser la « copie la plus correcte et la plus parfaite qui se puisse faire » destinée à servir de modèle et à écarter les éditions françaises antérieures du chant romain, jugées pour la plupart fautives. Pour corriger le chant, Nivers « collationne les plus fidelles impressions avec les manuscrits des plus célèbres Églises » et s’appuie sur « les règles » de la composition du chant grégorien qu’il a rappelées dans sa Dissertation sur le chant grégorien de 1683. Les cathédrales ou collégiales qui suivaient le rite romain, les paroisses ou couvents, souvent modestes, auxquels s’adressaient ces éditions « portatives » disposaient ainsi d’une version complète et authentifiée du plain-chant romain, précise et cohérente dans sa notation: limitée à deux valeurs de notes, la brève carrée et la semi-brève losangée, réservée exclusivement aux syllabes courtes qui suivent les syllabes accentuées des polysyllabes, comporte en outre des barres de respiration courtes ou longues qui permettent d’induire le débit du chant, lent en l’occurrence, du fait qu’il s’agit des fêtes les plus solennelles de l’année.
La Messe propre pour les couvents de religieux et religieuses s’accorde à merveille avec la Messe du « sixiesme ton » des Cinq messes en plainchant… propres pour toutes sortes de religieux et de religieuses, de quelque Ordre qu’ils soient, qui se peuvent chanter toutes les bonnes festes de l’année (1re éd.: Paris, Ballard, 1669) d’Henry Du Mont (1610-1684), maître de musique de la Chapelle royale. Issues d’une tradition de composition ininterrompue de l’ordinaire de la messe, ces fameuses messes de Du Mont, dites quelques temps après « royale » (la messe du 1er ton) et « en plain-chant musical », connaissent immédiatement un grand succès (quatre éditions chez Ballard), qui se prolongera jusqu’au XXe siècle. S’appuyant solidement sur les bases du langage grégorien, Du Mont en gomme ce qui pouvait apparaître à l’époque aux oreilles peu familiarisées comme des aspérités à tonalité médiévale par une rythmique plus souple (emploi plus fréquent de la semi-brève) et l’introduction de discrets ornements et de notes sensibles dans les cadences, autant d’éléments permettant aux petites communautés peu expérimentées de trouver dans ce chant aisé et moins ordinaire un moyen de marquer les grandes solennités de l’année.
Les démarches de Nivers et de Du Mont, différentes mais complémentaires, reflètent la vitalité de l’intérêt pour le plain-chant qui prend son essor avec le renouveau catholique français et se développe sous l’influence des progrès de l’érudition ecclésiastique; elles témoignent aussi de la part et de l’autorité prises dans ce domaine par des musiciens engagés qui, comme Couperin dans ses pièces d’orgue, voyaient dans le chant ecclésiastique un lieu d’expression adapté, varié et serein de la ferveur.
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