L'orgue à manivelle de Saint-Chaffrey, sa restauration par Anthony Chaberlot

 Les orgues à manivelle, sont des orgues, d’église ou de salon, de modèle réduit. Le plus souvent, et c’est le cas ici, un cylindre en bois garni de picots actionnant une série de touchettes remplace le clavier manuel, mais il se trouve également, plus rarement, des orgues à manivelle pourvus tout à la fois d’un clavier manuel et du mécanisme de lecture des cylindres. L’arrangement des picots constitue le répertoire musical. Comme dans tout orgue, l’instrument comporte une soufflerie fournissant de l’air en pression, un sommier qui transmet les ordres aux tuyaux, disposés par jeux commandés par des registres. Chaque tuyau donne sa note, et chaque jeu, ou série de tuyaux, donne un timbre (et une hauteur) particulier. En tournant la manivelle, l’opérateur fait tout à la fois fonctionner la soufflerie et fait tourner le cylindre sur lui-même. Un système mécanique de lecture du cylindre transmet les informations au sommier. L’orgue fait alors entendre la musique notée sur les cylindres.

 Lors de son arrivée en atelier, l’orgue de Saint-Chaffrey ne fonctionnait plus, mais témoignait d’un bel état de conservation, quasi unique dans le corpus national des orgues à manivelle d’église, et particulièrement pour cette période, la plus ancienne des orgues à manivelle actuellement répertoriés : ébénisterie peu affectée, tous les tuyaux présents et peu manipulés, toutes les pièces présentes à l'exception de quelques boutons de registres, et d'une partie des décors sur métal de la façade, refaits sur les modèles. De même, la manivelle d'origine avait disparu. La remplaçait une manivelle rudimentaire en multiplis, de trop faible développement, dont la mise en place avait entraîné la dépose d'une des colonnes de façade, mais qui donnait le précieux témoignage d'une utilisation de l'instrument sans solution de continuité des années 1820 aux années 1940. Sur la face interne du couvercle, deux grandes feuilles juxtaposées, à titres et colonnes gravées, énumèrent les pièces jouées sur l'instrument, livré avec huit cylindres interchangeables, dont deux, disparus, doivent leur réapparition au Père Michel Ehrhard, qui les découvrait au presbytère de Chantemerle, village voisin de Saint-Chaffrey, ce qui paraît témoigner du déplacement de l'instrument à l'occasion des fêtes villageoises de cette communauté de paroisses.

 La restauration commence par un démontage complet, pour isoler les parties principales : soufflerie, sommier, tuyaux, dont on relève soigneusement l’orientation des bouches, et systèmes mécaniques divers. Le constructeur collait solidairement un bon nombre de pièces pour assurer la plus grande solidité, la lus grande stabilité de l’ensemble. Le décollage, s’il est nécessaire, s’avère extrêmement long, car on doit absolument éviter de casser les éléments d’origine, sous peine de perte d’authenticité. L’ébénisterie, vidée, doit être restaurée, consolidée, et revernie. Chaque partie intérieure doit se voir ensuite révisée avec des matériaux nobles conformes à l’original (peaux, colle), et contrôlée séparément avant son installation. Ces petits mécanismes sont difficiles à régler, ils exigent patience et détermination. Les constructeurs utilisaient des méthodes rustiques, mais remarquablement élaborées. Une fois entièrement monté, l’orgue n’est plus réglable, ni rapidement démontable. Les tuyaux sont alors recollés en place. Un travail imparfait sur chacune des parties principales entraînerait un effet cumulatif de problèmes, aboutissant à un résultat désastreux. Le plus grand soin s’impose donc ainsi à tous les niveaux, avec le souci de ne jamais laisser persister le plus minime problème.

 Les tuyaux sont alimentés en plein vent par un pied cylindrique, ajusté, puis collé directement sur la chape. Tout en haut du corps, un faux-sommier maintient le tuyau sans aucun jeu. L’harmonisation, quasiment non touchée ici, ne peut donc s’effectuer qu’en jouant sur la bouche, pieds non collés. On accorde en même temps (préaccord) sur le faux-sommier. Après collage des pieds et montage des faux-sommiers, les retouches d’harmonie deviennent difficiles, par manque d’accessibilité aux bouches. Le fonctionnement du tuyau a pu se trouver modifié quelque peu avec l’étanchéité du pied sur la chape. Pour l’accord final, on doit monter les faux-sommier, et, dans, le cas de tuyaux ouverts, la latitude d’ouverture au sommet du corps est faible, car on doit toujours pouvoir enlever le faux sommier. Il convient ainsi de toujours choisir un diapason susceptible d’être diminué très légèrement par l’accord final. Notons encore que, selon la hauteur des picots et le faux-rond du cylindre, l’ouverture de la soupape peut sensiblement varier.

 La pression de soufflerie était mesurée à 85 mm d’eau, ce qui paraît faible pour un orgue de Mirecourt de cette grosseur. Une pression de 110 mm eût été plus classique, mais il est vrai qu’il s’agit ici d’un rare témoin particulièrement ancien. Aux réglages finaux, nous avons réduit la pression à 80 mm, qui semblait celle d’origine, considérant l’harmonisation et la consommation d’air en fonctionnement.

 L’’utilisation de l’orgue obéit à des principes très simples, mais seul un opérateur entraîné doit pouvoir s’en servir avec douceur et précautions, particulièrement pour changer les cylindres. Une oreille musicale s’impose également pour le mélange des jeux, conditionné par le caractère de la musique, le goût de l’interprète, mais également par l’évaluation du volume de la pression du vent par rapport au nombre de tuyaux sollicités.

 Sur les huit cylindres de l’orgue de Saint-Chaffrey, la musique est notée selon deux méthodes. La première, dite ‘à crans’, définit un air complet par tour de cylindre, et dix airs se trouvent notés côte à côte, par déplacement latéral. La deuxième, dite ‘à vis sans fin’, permet à l’œuvre musicale de se développer sur 10 tours par déplacement latéral progressif. L’un des cylindres utilise même une disposition très rarement rencontrée, comportant une partie ‘à crans’, et l’autre ‘à vis sans fin’. La manipulation et l’utilisation des cylindres demeurent délicates, et la vigilance de l’opérateur se voit souvent mise à l’épreuve, car toute manœuvre effectuée sans précaution pourrait provoquer la rupture de certains mécanismes.

 Les huit cylindres se trouvent conservés deux par deux dans quatre boites en bois, d’origine. Quelle belle satisfaction, pour le restaurateur, et tous ceux qui ont participé à la résurrection de l’orgue, de trouver ainsi, notée sur deux cylindres marqués N°1 et N°2 conservés encore dans leur boite d’origine marquée de même, la Messe Royale de Dumont, dans une version que le présent enregistrement révèle dans toute sa fraîcheur.

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